[Tribune] Énergie : sans décentralisation de la production, pas d’électricité pour les zones rurales

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Ce sont les technologies d’énergie décentralisée qui permettront à l’Afrique d’électrifier les populations rurales et de changer la donne économique pour le continent, explique Paul-François Cattier, Vice-président du développement économique au Moyen-Orient et en Afrique de Schneider Electric.


Malgré sa croissance économique, l’Afrique est le seul continent dont le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’électricité (600 millions) augmentera ces dix prochaines années. Ces 600 millions de personnes vivent principalement en milieu rural non connecté au réseau électrique. Elles ne peuvent pas améliorer la productivité de leurs activités agricoles au moyen de systèmes d’irrigation ou de conservation des récoltes. Pourtant, c’est bien à elles qu’il reviendra de nourrir les mégapoles du continent, soit 65 % des Africains en 2050.

À ces besoins, il faut ajouter la question de l’utilisation de générateurs Diesel pour 20 000 sites industriels et commerciaux en Afrique – ce qui représente aujourd’hui 40 GW et produit un kWh cher et polluant – pour suppléer les carences du réseau électrique. Ces sites doivent être hybridés pour intégrer des technologies solaires et ainsi offrir plus de fiabilité et une énergie propre.

Économiquement pas viable

L’Afrique subsaharienne dispose d’un réseau électrique limité aux grandes agglomérations et de qualité médiocre. La plupart des politiques énergétiques déployées jusqu’ici par les États, et supportées par les banques de développement, ont consisté à renforcer les capacités de génération, à coups de projets de puissances importantes qui nécessitent d’être absorbées par un réseau électrique. Cette tendance est accentuée par le fonctionnement des bailleurs, qui privilégient des enveloppes d’investissement minimales de plusieurs dizaines de millions d’euros.

Électrifier l’Afrique et ses zones rurales consisterait à construire un réseau équivalent à ceux existant en Chine, en Inde, aux États-Unis et en Europe

Cette politique a certes de fortes répercussions sur les populations des grandes zones urbaines, mais elle exclut les populations rurales. Malgré les efforts consentis pour atteindre ces dernières avec le réseau électrique, le résultat se révèle peu efficace, du fait de la taille du continent et de la faible densité de population, ce qui ne permet pas à ces extensions de réseau d’être économiquement viables.

Électrifier l’Afrique et ses zones rurales consisterait à construire un réseau équivalent à ceux existant en Chine, en Inde, aux États-Unis et en Europe. L’Afrique ne dispose ni des moyens ni du temps pour le faire. L’électrification des zones rurales dépend donc plus d’une logique de distribution de l’électricité que d’une logique de génération d’énergie.


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L’Afrique a démontré sa capacité à utiliser les nouvelles technologies pour résoudre ses problèmes d’infrastructures. En 1995, les opérateurs de télécoms ont essayé de bâtir un réseau filaire sur le continent, sans grand succès, mais lorsqu’ils ont décidé de développer un réseau de téléphonie mobile, le succès que l’on connaît a dépassé toutes les espérances.

Il existe aujourd’hui des technologies d’énergie décentralisée éprouvées, permettant la génération et la distribution au plus près des consommateurs, que l’on appelle mini- ou microréseaux, pouvant fonctionner de façon autonome ou qui sont connectés à un réseau de mauvaise qualité dont ils améliorent la fiabilité. Ce sont ces technologies qui permettront à l’Afrique d’électrifier les populations rurales et de changer la donne économique pour le continent.

Freins

Aujourd’hui, les freins au déploiement de ces technologies sont de trois ordres.

Tout d’abord, la capacité de déploiement : 300 000 villages ont besoin de miniréseaux, 20 000 sites demandent une hybridation de leurs générateurs Diesel. Pour atteindre l’objectif d’électrification universelle, fixé par les Nations unies à 2030, il faudrait construire 3 000 minicentrales par mois pendant dix ans, contre un rythme actuel de 50 par mois.

Cela veut dire multiplier les capacités des opérateurs de miniréseaux africains et les capacités des intégrateurs qui les construisent par 60. Les fonds d’investissement devraient s’attacher à solidifier les bilans et à susciter le développement de ces entreprises africaines, et les universités redoubler d’efforts pour mettre en place des formations de techniciens de ces miniréseaux.


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En effet, plus que d’électrifier les populations rurales, il s’agit de construire une filière énergétique pour le continent tout à fait à la portée des entreprises familiales africaines. Créer des emplois africains, générer des profits africains réinvestis sur le continent, avec une continuité de services assurée par des entreprises locales et une localisation industrielle de l’assemblage.

Le deuxième frein est lié à la mécanique de financement de ces projets. Les banques de développement qui ont d’importants budgets doivent urgemment trouver les mécanismes pour financer de plus petits projets – 200 000 à 300 000 euros – en se rapprochant des banques locales ou de plateformes d’agrégation de projets.

Le troisième obstacle est lié à la logique des autorités de régulation, qui ont finalement le destin de l’électrification rurale de l’Afrique entre leurs mains. En effet, ni les États ni les régies d’électricité n’ont la capacité de financer cet effort ni d’utiliser le levier des banques de développement.

La logique ici est la compétition entre les placements qui s’offrent aux investisseurs, et non la protection des tarifs pour la population

Seul l’investissement privé dispose des moyens nécessaires, encore faut-il que les autorités de régulation mettent en place un environnement extrêmement avantageux, stable sur le long terme pour ces investisseurs qui ont face à eux le choix d’engager leurs fonds sur Google, Amazon et d’autres titres prometteurs, ou sur des miniréseaux en Afrique ; la logique ici est la compétition entre les placements qui s’offrent aux investisseurs, et non la protection des tarifs pour la population.

Cette volonté de vouloir faire payer le kWh au même prix aux populations qui consomment 500 Wh par jour et à celles qui consomment 30 kWh par jour a pour unique résultat de laisser ces populations à faible densité potentielle de consommation en dehors du monde électrifié, créant ainsi une bien plus grande inégalité que celle du prix de l’électricité : une inégalité de chances pour les générations futures.

Il s’agit donc de travailler sur la création de valeur et de chance pour l’Afrique plutôt que de raisonner sur les coûts de l’électricité. À l’instant même où les autorités de régulation considéreront la valeur créée plutôt que les coûts dans leurs principes de régulation, le financement privé affluera pour changer la donne.

Ainsi, ce sont bien les autorités de régulation de chaque pays et les femmes et hommes politiques africains qui ont le destin du continent entre leurs mains.

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