Cyber-espionnage : « Les Émirats collaborent avec des sociétés israéliennes depuis au moins dix ans »

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L’affaire de la mise sur écoute de certains dirigeants du Qatar par les Émirats arabes unis, via une société israélienne, n’impactera pas à l’avenir leur usage des cybertechnologies, selon Andreas Krieg, spécialiste des questions de sécurité, qui décrypte la politique émiratie en la matière.


Le New York Times a révélé fin août comment les Émirats arabes unis, via une société de cyber-espionnage israélienne, NSO Group, ont placé sur écoute plusieurs citoyens émiratis, ainsi que de nombreux membres de la famille régnante du Qatar, dont l’émir lui-même, sans oublier Mutaib Bin Abdulaziz Al Saoud, rival potentiel de Mohamed Ben Salmane avant la désignation de ce dernier comme prince héritier en 2015.

Andreas Krieg, spécialiste des questions militaires et de sécurité au Moyen-Orient au King’s College de Londres, décrypte pour JA les dessous de l’affaire.

De quand datent ces liens « contre-nature » entre les Émirats et des entreprises israéliennes ?

Les Émirats ont depuis longtemps investi dans la cyber-sécurité et collaborent avec des sociétés israéliennes depuis au moins dix ans. Des entreprises comme NSO sont des poids lourds du marché du cyber-espionnage, de la subversion et du sabotage. Et depuis les Printemps arabes, les Émirats se sont transformés en un État obsédé par la crainte de la dissidence intérieure et des troubles populaires. En tant qu’État policier, les Émirats ont simplement recruté les meilleurs pour parvenir à pénétrer en profondeur la vie privée de ses citoyens.

Les Émirats ne se montreront pas plus gênés à l’avenir, tant c’est un outil puissant d’infiltration et d’influence cachée

Peut-on imaginer que Mohamed Ben Salmane soit complice de la mise sur écoute de son cousin et rival Mutaib ?

Les Émirats font depuis longtemps un usage agressif des cybertechnologies. Récemment, ils ont hacké l’Agence de presse du Qatar pour légitimer les mesures prises contre leur voisin. Il est plausible que les Émirats offrent de tels services à leurs agents et partenaires. Dans le cas de l’espionnage du prince saoudien, il paraît hautement probable que Mohamed Ibn Zayed ait voulu montrer à son protégé Mohamed Ben Salmane qu’il pouvait l’aider. Les Émirats ne se sont jamais gênés d’avoir recours au cyber-espionnage vis-à-vis de leurs voisins et citoyens. Et ils ne se montreront pas plus gênés à l’avenir, tant c’est un outil puissant d’infiltration et d’influence cachée.

NSO n’aurait jamais pu travailler avec les Émirats sans la permission du gouvernement israélien

Quels sont les liens entre NSO et le gouvernement israélien ?

Le développement du secteur high-tech israélien est très fortement lié à l’industrie de la défense israélienne, en particulier celui des technologies de l’information. NSO recrute d’anciens spécialistes de la sécurité d’Israël et maintient d’étroites relations avec le gouvernement. Il s’agit d’une politique délibérée où secteur privé et public partagent informations et équipes. NSO n’aurait jamais pu travailler avec les Émirats sans la permission du gouvernement israélien. Et je suis convaincu que ce partage d’informations avec Israël, qu’il soit volontaire ou non, rend vulnérable les Émirats.

Ce partage peut-il s’analyser à la lumière du rapprochement politique entre les deux pays ?

Mohamed Ibn Zayed et le gouvernement de Benyamin Netanyahou partagent un agenda commun. Ils partagent la peur et la haine de quelque forme d’activisme civil islamique que ce soit. Ils voient tous deux l’islamisme comme la plus grave menace dans la région. En termes d’intérêts et de valeurs, Israël et les Émirats de Mohamed Ibn Zayed ont beaucoup en commun.

Je présume que le gouvernement saoudien actuel a largement bénéficié de ce cyber-espionnage

Comment ceux qui ont été mis sur écoute, et notamment les officiels qataris, peuvent-ils riposter ?

Je ne crois pas que les cibles puissent faire quoi que ce soit. Le cyber-espionnage et le hacking vont de paire avec le déni des responsables. Et c’est pratiquement impossible à tracer, par conséquent il est compliqué d’imaginer une action en justice contre les Émirats. Et je présume que le gouvernement saoudien actuel a largement bénéficié de ce cyber-espionnage. D’ailleurs il perçoit Mohamed Ibn Zayed comme un grand frère, non comme un ennemi.

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