Bataille de Kolwezi (3/3): une Afrique divisée par Mobutu

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Par RFI

La France de Valéry Giscard d'Estaing (d) demandera au Maroc du roi Hassan II (g) de lui prêter main forte pendant les deux «guerres du Shaba» en 1977 et 1978.
© AFP

Lorsque les parachutistes belges et français quittent le Shaba (ex-Katanga) à l’issue du raid sur Kolwezi, ils sont remplacés par une force africaine, que dirige le Maroc. Certaines capitales africaines voient en ces soldats l’embryon d’une défense panafricaine ; d’autres les considèrent comme de simples valets d’une France déterminée à jouer son rôle de « gendarme de l’Afrique ».

En pleine guerre froide, la logique des blocs exige qu’une capitale défende son camp. Les Etats africains n’échappent pas à la règle. Pourtant, l’intervention française suscite des réactions mitigées. Car, même dans le camp pro-occidental, on devine bien que l’opération française, certes humanitaire, permettra au président Mobutu de consolider son pouvoir, et le général n’inspire guère confiance, même dans les pays officiellement amis.

Certes, le Gabonais Omar Bongo, président en exercice de l’Organisation de l’unité africaine, rebaptisée Union africaine en 2002, s’empresse de condamner l’incursion du Front national de libération du Congo dans la province minière du Shaba (ex-Katanga). Il appelle explicitement les États membres à se montrer solidaires du Zaïre.

Ce que beaucoup de capitales attachées au principe de l’intangibilité des frontières feront sans tergiverser : elles se méfient d’insurgés qui pourraient proclamer l’indépendance du Shaba. Comme Moïse Tshombe l’a fait, en 1960, à l’époque où cette province minière s’appelait le Katanga.

Cela ne veut pas dire que les pays qui s’opposent au FNLC soient de fervents supporters du général Mobutu. Au contraire. Paris en fera vite le constat…

La France, qui souhaite rapatrier ses légionnaires rapidement après la bataille de Kolwezi, n’a aucune intention de confier la sécurité du Shaba aux seuls militaires zaïrois. Ils seraient incapables d’empêcher les rebelles de reprendre la ville, selon l’ambassadeur de France à Kinshasa, André Ross : « L’armée zaïroise s’est signalée de tout temps par son absence de discipline, son manque de combativité et la nullité de ses services logistiques. Privée par les épurations des seuls officiers valables, divisée par ses querelles ethniques, n’ayant aucun esprit de corps, gangrénée par la trahison, elle a le plus souvent fui en laissant derrière elle armes, bagages et uniformes. »

Dans un premier temps, le président Giscard d’Estaing demande donc au roi du Maroc de renvoyer des soldats au Shaba, comme il l’a fait en 1977, lors de la première « guerre du Shaba ». Hassan II acquiesce vite à sa requête, déclarant qu’il volerait au secours de Mobutu une troisième fois s’il le fallait.

Quelque 1 500 militaires marocains débarquent donc à Kolwezi, début juin, moins de deux semaines après le parachutage des légionnaires. Aux yeux de Paris, cela ne suffit pas. Pour faire face à d’éventuels raids de représailles, le Shaba a besoin d’une force plus importante encore, une force que la France souhaite « interafricaine ». Plus facile à dire qu’à faire.

Une armée zaïroise « gangrénée par la trahison »

Trois jours après la bataille de Kolwezi, le président Giscard d'Estaing organise, à Paris, un sommet France-Afrique (le cinquième du genre). Les chefs d’État présents, dont Mobutu, appellent à la création d’une force africaine d’intervention d’environ 2 500 soldats.

Des contingents du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Gabon et du Togo, épauleront les Marocains qui sont déjà sur place ; c’est d’ailleurs un officier marocain qui dirigera les opérations au Shaba jusqu’au départ de ces hommes, en 1979. Des instructeurs égyptiens mettront eux aussi l’épaule à la roue.

Une telle force, l’Afrique « progressiste » ne veut pas en entendre parler. Pour le Congo-Brazzaville, elle est carrément illégale car elle porterait atteinte à la souveraineté de l’OUA. Le président congolais, le général Yhombi-Opango, le dira on ne peut plus clairement à l’ambassadeur de France à Brazzaville : « Nous le disons en toute amitié et sincérité, sans nous préoccuper d’éventuelles représailles. Nous préférons cette attitude à celles de ceux qui font des courbettes à l’Élysée. » (En 1978, le général Yhombi-Opango sera démis de ses fonctions et remplacé, à titre provisoire, par le ministre de la Défense, Denis Sassou-Nguesso.)

Le président Neto d’Angola va plus loin. Ces soldats africains, vitupère-t-il, ne sont que « la piétaille » des Etats-Unis et de la France ! Pas étonnant. Luanda, qui accueille les rebelles du FLNC sur son sol, appuie les « tigres » depuis le début. Lors de la première « guerre du Shaba », en 1977, l’Angola avait été le seul Etat africain à le faire à l’exception de la Tanzanie de Julius Nyerere.

La crainte des soldats zaïrois

Outre 1 500 Marocains, cette force sera au final composée de 585 Sénégalais, 150 Togolais, 45 Gabonais et quelques Égyptiens. Leur transport est assuré par les Etats-Unis, qui se réjouissent de leur déploiement – contrairement à la Belgique, qui refuse de participer à son financement…

Pour les soldats africains, les problèmes commencent dès la descente d’avion à Lubumbashi, la capitale du Shaba. Lorsque le premier contingent sénégalais débarque, aucun véhicule ne les attend !

Leurs tracas ne font que commencer, d’autant plus que les contingents ne s’entendent pas entre eux. Les Marocains qui chapeautent les opérations au niveau de la province n’emportent pas l’adhésion. A tel point que la responsabilité de la ville de Kolwezi leur sera retirée et confiée au contingent sénégalais. Ce qui n’arrange pas vraiment les choses. Mais le véritable péril est ailleurs…

Inquiet pour les hommes qu’il a envoyés sur place, le président Léopold Sédar Senghor craint le pire et s’en ouvre à l’ambassadeur de France à Dakar : « Toutes les éventualités doivent être envisagées, même celle qui consisterait à voir les forces zaïroises retourner leurs armes contres des forces amies. »

Dans la sphère d’influence française, toutes les capitales ne s’enthousiasment pas pour cette force africaine. Ndjamena a applaudi l’« opération-sauvetage » de Kolwezi. « Il est normal qu’on vole au secours de ceux qui sont faibles, déclare le chef de l’État, Félix Malloum. Je ne vois pas pourquoi on n’interviendrait pas pour donner secours à ceux qui sont en danger. »

Mais il ne fournira pas de troupes. Il est vrai que le général Malloum est lui-même « en danger ». (Goukouni Oueddei, chef des Forces armées populaires soutenues par la Libye, lui succédera l’année suivante.)

La Côte d’Ivoire ne déborde pas d’enthousiasme. A Abidjan, l’ambassadeur de France annonce au président Félix Houphouët-Boigny, le 18 mai, qu’un avion français doit atterrir à la base de Port-Bouët pour y prendre des militaires attendus au Zaïre. « Le Vieux » lui répond de façon sibylline : « A l’aéroport de Port-Bouët, on est très heureux d’accueillir des avions militaires français ». Cet ami de la France, fidèle parmi les fidèles, se gardera toutefois d’envoyer des militaires au Zaïre, se contentant d’y dépêcher des médecins et infirmiers.

Plusieurs capitales africaines, y compris « progressistes », reconnaissent au Zaïre le droit de faire appel à des forces étrangères, à plus forte raison si elles sont africaines. C’est la position du Ghana, qui souligne, cependant, que ces interventions étrangères doivent être de courte durée. Tant pis si elles ne correspondent en rien à la défense commune que l’ex-président Kwame Nkrumah appelait de ses vœux dès le début des années 1960.

Même le Mozambique, pourtant marxiste, n’est pas hostile à cette initiative franco-africaine. C’est le sauvetage des seuls « Blancs » ou « Européens » qu’un responsable mozambicain reprochera plutôt à Paul Blanc, ambassadeur de France à Maputo.

Ne se laissant pas démonter, le diplomate répliquera que les soldats français ont sauvé « ceux qui étaient menacés de massacre et pouvaient être rapatriés » par des « envahisseurs, racistes eux-mêmes (qui) s’acharnaient d’abord sur les Blancs ». Les Zaïrois, ajoutera-t-il, « ne pouvaient, du reste, être "rapatriés" nulle part. »

Un premier bilan mortel, publié par le Comité international de la Croix-Rouge, à l'issue de la bataille de Kolwezi, en juin 1978, fera état de 855 morts à Kolwezi, dont 136 Européens.

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