Bataille de Kolwezi (2/3): quand un différend opposait Paris à Bruxelles

0
120

Par RFI

Le général Mobutu, président du Zaïre, rend visite à ses hommes, qui ont repris le contrôle de l'aérodrôme de Kolwezi le 19 mai 1978. Peu après sa sortie de l'avion, il sera quasiment lynché par la population en colère.
© AFP

L’opération aéroportée sur Kolwezi, ville minière du sud-est du Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo), est présentée par l’Élysée comme une opération humanitaire : officiellement, elle vise à secourir des Européens. En pleine guerre froide, cette intervention permettra aussi à la France, ce « gendarme de l’Afrique », de circonscrire l’influence soviétique sur le continent. Quitte à froisser la Belgique, qui garde l’ex-Congo belge à l’œil, si on se fie aux archives diplomatiques françaises.

L’opération « Léopard » est en marche. En ce 19 mai 1978, plus de 700 légionnaires sautent de leurs Transall sur Kolwezi. La veille, ils étaient partis de la base aérienne de Solenzara, en Corse, à bord d’avions de ligne civils réquisitionnés.

Le président Valéry Giscard d’Estaing veut faire vite, et Bruxelles se sentira pris de vitesse, d’autant plus que la plupart des Européens sur place sont Belges. Bruxelles craint que l’intervention française ne prenne une tournure politique, montrent les archives diplomatiques françaises consultées par RFI.

Vu de Bruxelles, VGE cherche, en dépêchant la Légion étrangère au Zaïre, à secourir des civils, mais également à arrimer cette ex-colonie belge à la sphère d’influence française en Afrique. Les rebelles qui ont pris le contrôle de Kolwezi sont encadrés par des conseillers militaires cubains, est-allemands et soviétiques, assure-t-on côté français. Mais le ministre belge des Affaires étrangères, Henri Simonet, ne croit pas que des instructeurs cubains soient mêlés à l’affaire. Une opinion que partage son homologue britannique, David Owen.

Vu de Paris, il faut desserrer la « ceinture d’insécurité » qui menace d’entourer le pays du général Mobutu. Deux grands pays voisins, l’Angola d’Agostinho Neto (à l’ouest) et le Mozambique de Samora Machel (à l’est) témoignent déjà de l’expansionnisme soviétique sur le continent.

La France a prêté main forte à Mobutu une première fois en 1977, lors de la première « guerre du Shaba ». Mais Paris s’était alors contenté de transporter les troupes marocaines, qui avaient fait le coup de feu contre les insurgés du Front de libération nationale du Congo. En cette seconde « guerre du Shaba » qui s’annonce, pas le temps de solliciter le roi Hassan II. Pour les civils européens de Kolwezi, le péril est imminent, et l’Élysée veut aller vite.

Un plan d’évacuation pour « arrêter le massacre »

En Belgique, le débat fait rage. Intervenir ou pas ? Le ministre de la Défense, Paul Vanden Boeynants, est pour ; le ministre des Affaires étrangères, Henri Simonet, est contre. Ce dernier n’exclut pas de négocier avec les insurgés qui tiennent Kolwezi. A quelles fins et avec qui exactement ? C’est loin d’être clair.

La France ne veut pas entendre parler d’un dialogue avec le général Mbumba, qui chapeaute cette rébellion : aux yeux des diplomates, les « bavures » qui ont suivi la prise de Kolwezi ont montré que le chef du Front national de libération du Congo (FNLC) ne contrôle pas ses « tigres ».

Bruxelles finira par mettre ses paras en état d’alerte après avoir reçu un télégramme – un cri d’alarme – du consul général de Belgique à Lubumbashi (à 300 km de Kolwezi). Ce dernier écrit à son gouvernement pour le « supplier » d’intervenir dans les 24 heures pour « arrêter le massacre ».

La Belgique se dissociera cependant de l’opération française parce qu’elle n’est pas, selon le Premier ministre Léo Tindemans, « exclusivement humanitaire ».

Pour bien s’en démarquer, Bruxelles accouche de son propre plan d’ « évacuation protégée ». Implantés à Kamina (à 225 kilomètres de Kolwezi), les paras belges auront pour tâche de faciliter le départ des étrangers. Lorsque Bruxelles communique à Paris ce plan d’évacuation, toutefois, la France a déjà décidé de dépêcher le 2e Régiment étranger de parachutistes.

Dans son autobiographie, Le pouvoir et la vie, VGE rend compte des réticences de la Belgique, qu’il présente comme des atermoiements, expliquant toutefois que Bruxelles finira par lui laisser « la liberté d’agir ». S’il laisse transparaître une certaine lassitude, il se garde de critiquer le pays voisin : « Je n’ai pas l’esprit aux commentaires. »

Évacuation des Européens

Un premier largage de paras français a lieu, vers 15h30, le 19 mai. Ces 400 hommes, qui se posent sur l’ancien aéro-club de Kolwezi, créent la surprise chez les rebelles. Un second largage – seconde surprise – aura lieu le lendemain.

Ce jour-là, le Quai d’Orsay recevra, vers 21h, le télégramme espéré : l’opération est « pratiquement terminée ». La bataille de Kolwezi est brève, mais sanglante : cinq légionnaires et environ 250 rebelles, sans compter les centaines de victimes civiles, perdront la vie.

Lorsque, dans la foulée, les premiers paras belges sautent sur l’aérodrome de Kolwezi, dont des militaires zaïrois se sont emparés, la sécurité des étrangers est déjà « totalement assurée », écrit l’ambassadeur de France à Kinshasa, André Ross.

La Belgique sait qu’elle a été doublée par la France. Le 18 mai, le ministre belge de la Défense présentait encore une demande à l’attaché militaire français en poste à Bruxelles : Paris pourrait-il fournir son concours à Bruxelles « soit dans le cadre d’une opération conjointe, soit en soutien d’une action purement belge » ? Les légionnaires prenaient place à bord des vols longs-courriers pour Kinshasa le soir même…

La Belgique annonce, dans un premier temps, que ses paras seront retirés dans 72 heures (même s’ils resteront plus longtemps). Elle ne veut pas mettre le doigt dans un engrenage qui l’amènerait à s’éterniser au Shaba.

Contrairement à Bruxelles, Paris ne fixe aucune date pour le retrait de ses militaires. Après avoir sauté sur Kolwezi, les légionnaires seront « mis au repos » à Lubumbashi, capitale du Shaba et vraisemblable objectif stratégique des insurgés.

« Le maintien de la présence des soldats français relève une analyse de l’ambassade de France, (exerce) un effet dissuasif tout en rassurant les expatriés. » Peut-être trop. Persuadés que les légionnaires ont la situation bien en main, certains étrangers refusent de partir. Notamment des parents qui n’ont pas très envie de retirer leurs enfants de l’école avant la fin de l’année scolaire. Tant pis si les États-Unis ont envoyé des avions de transport pour rapatrier les familles…

En réserve de la révolution

Car Washington veille au grain. Les Etats-Unis étaient pourtant restés muets pendant la première « guerre du Shaba », en 1977. Le FNLC avait-il tablé sur la faiblesse de la réaction de la part des Occidentaux ? Les massacres, qu’ils aient été commis par les hommes de Mbumba ou ceux de Mobutu, les ont-ils poussés à l’action ?

« Le "dérapage" (…) a imposé, pour des raisons humanitaires évidentes, une action rapide, soutient une analyse de l’ambassade de France. Mais la fermeté occidentale a tenu aussi à d’autres raisons que résume la formule du président (Jimmy) Carter : le camp socialiste a "dépassé les bornes". »

Washington accusera l’URSS et Cuba d’avoir fomenté la deuxième « guerre du Shaba » pour favoriser l’expansionnisme soviétique via l’Angola, indépendant et en guerre civil depuis 1975. Pour être certain d’être entendu, Carter évoquera publiquement l’éventualité de reprendre son aide (alors suspendue) à l’Unita, la rébellion de Jonas Savimbi, ennemie jurée du MPLA d’Agostinho Neto.

La bataille de Kolwezi signera l’arrêt de mort du FNLC, du moins au plan politique. Selon l’ambassade de France, « Les Soviétiques et leurs alliés sont d’autant mieux disposés à mettre pour un temps au moins le FNLC en réserve de la révolution que cet instrument, trop indocile, est compromettant en raison de ses tendances sécessionnistes, a démontré à deux reprises son inefficacité et s’est disqualifié par les massacres perpétrés à Kolwezi. »

« Basses allégations »

Mobutu dénoncera, quant à lui, une « coalition diabolique », composée d’États socialistes (Union soviétique, Allemagne de l’Est et Cuba) et de « deux pays d’Afrique du Nord, nos frères ». Il ne les nomme pas, mais pense à la Libye et l’Algérie.

Tripoli démentira ces « basses allégations », regrettant que « certains régimes africains » mettent en cause la Jamahiriya pour « justifier leur complicité avec les interventions impérialistes ». Quant à l’Algérie, elle permettra aux avions français de survoler son territoire à leur retour en Europe ; elle les considère comme des vols humanitaires puisque des civils européens évacués sont à bord. On a déjà vu plus « diabolique »…

Mais c’est la Zambie que Mobutu critiquera dans les termes les plus durs : un « agresseur », dont la « trahison » lui semble « inimaginable ». Les « tigres » ont effectivement traversé le nord-ouest de la Zambie pour pénétrer en territoire zaïrois. Les services de renseignement zaïrois diront que le président Kaunda avait été informé de l’incursion, mais qu’il avait refusé d’y croire. Il est vrai, toutefois, que les troupes zambiennes sont concentrées dans le sud du pays, qui a pour voisins deux régimes racistes : le Sud-Ouest africain (la future Namibie) et la Rhodésie.

Le raid français permettra à l’impopulaire Mobutu – il est passé à deux doigts de se faire lyncher par la population lors de son bref passage à Kolwezi peu de temps avant le raid – de consolider son pouvoir. Fort de ce qu’il considère comme une victoire personnelle, il rencontrera le président Neto, en juillet 1978, en vue de rétablir les relations diplomatiques entre les deux pays (ce qui sera fait le mois suivant). Ce rapprochement Kinshasa-Luanda n’empêchera pas Mobutu, toutefois, de soutenir les rebelles de l’Unita et les sécessionnistes du Flec, dans l’enclave angolaise de Cabinda.

Quant à eux, les légionnaires ne seront rapatriés qu’à partir du 7 juin 1978 – après le déploiement de soldats marocains, premier contingent d’une force africaine d'intervention appelée à prendre leur relève.

Episode suivant :

  • Dimanche 20 mai : Bataille de Kolwezi : l’Afrique divisée par Mobutu

(Re)lire l'épisode précédent :

Suivez Michel Arseneault sur Twitter @miko75011

Article original

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici